Par Dany Laferrière de l’Académie française
Il y a presque cinq ans, le 7 juin 2021, je vous avais signalé un livre fort (Les villages de Dieu d’Emmelie Prophète) sur la situation politique réelle d’Haïti où j’avais demandé à ceux qui s’intéressaient à son cas de fixer leur attention sur les gangs qui pullulent à Port-au-Prince pour comprendre cette désolation qui balaie le pays depuis quelques décennies.
Pour beaucoup d’entre vous c’était la première fois qu’ils découvraient ces meurtriers en action, jusque dans leur intimité. On avait appris que ces villages d’où surgissaient ces monstres ne se différenciaient nullement des autres quartiers voisins où résidaient des populations plus soucieuses de la paix publique. Au cœur de la violence, on y croisait des mères au four et au moulin, des grands-mères qui vont à la messe, des étudiants qui se font tuer en uniforme, et des chefs de gang bourrés de drogue.
Les terribles nuits mauves de douleur, et les matins passés à enjamber des mares de sang frais. Emmelie Prophète nous avait permis de pénétrer dans le ventre de la bête.
Aujourd’hui c’est une autre romancière, de même calibre, qui expose l’autre face de cette histoire sanglante. Kettly Mars inscrit son furieux récit dans la partie aisée de cette mégalopole qu’est Port-au-Prince. Elle observe avec une loupe d’orfèvre cette foule bigarrée et aisée dans ses chasses nocturnes. Si Prophète était sobre, Mars déverse sur la page une larve brûlante. Son verbe reste incandescent sans jamais perdre de son efficacité.
Son alter ego, Désirée dite Zi, fait partie de cette frange de la petite bourgeoisie assez honnête pour ne pas chercher à se justifier d’être une partie du problème. On la trouve, le jour, dans cette galerie de bon goût qu’elle a héritée de sa mère, Makaya, fréquentée par des peintres de Saint-Soleil et des sculpteurs du Village de Nouailles.
À peine le crépuscule tombé, Zi file à des cocktails où on croise des financiers internationaux, des sénatrices féministes, des séducteurs de bonne foi mais mariés comme toujours, surtout des requins aux dents effilées croisant des sirènes affriolantes, tandis que des crocodiles ventrus causent tranquillement avec des mannequins affamées qui dévorent dans la pénombre des plantes d’intérieur.
Les critiques de Zi font souvent mouche car elle alterne douceur (rare) à violence (constante), évitant ainsi de désespérer complètement ceux qui ne peuvent que subir cette furie. Elle ne s’épargne jamais et cette lucidité fait que son monologue sonne toujours juste.
Le roman s’ouvre par un long panoramique verbal qui expose ces monstres mondains sous un projecteur aveuglant. On se demande pourquoi ce sont des femmes (Emmelie Prophète, Kettly Mars et leur initiatrice Marie Vieux Chauvet) qui exposent si crûment l’envers du décor ? Elles ne se laissent pas avoir par les boniments, sachant que les femmes ne peuvent être que des proies dans l’œil de ces prédateurs.
Sentant qu’elle ne sortira pas vivante de l’Île magique, Zi n’hésite pas à se jeter dans la mêlée. Le reste du temps, elle tisse sa toile afin d’attraper quelques loups solitaires. Amant ou ennemi ? Justement un homme vient de se jeter tête baissée dans son cœur. Mais la voilà prise à son propre jeu. Ainsi démarre une histoire passionnelle sur fond de guerre de gangs dans une ville dévastée. Pour retrouver son homme pour la nuit, Zi doit traverser des quartiers dangereux. Leur désir allume un grand feu dans la chambre.
Cette nouvelle romancière en est à son quinzième livre, et le titre de son dernier est bien long : Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps – comme pour dire que cette rencontre amoureuse avec cet expatrié trop séduisant sera brève et peut-être sans suite, mais sûrement dévastatrice.
Autant elle est discrète quand elle observe, autant elle est directe quand elle est nue. Elle note le choc initial avec ce séduisant médecin : Ce premier baiser qui a tout effacé, la sueur, le sang, les détonations, les trahisons, la déroute des flamboyants. Nos corps se sont frôlés, touchés et soudés. Un orgasme qui ressemblait à une course palpitante sous une pluie de fleurs et de larmes. Rentrée chez elle, elle se lamente déjà : On ne met pas un homme dans sa peau quand une ville se transforme en champ de mines, quand on n’a jamais eu un homme dans sa peau aussi intensément avant.
Que faire du cadeau d’un de ces petits diables farceurs qui pullulent la nuit haïtienne ? Un homme contre un pays ? Le misérable pacte faustien. À peine qu’elle accepte, le diable teste ses jumeaux, sa meilleure amie prise dans une tempête médiatico-politique, en échange de quelques mois où elle aura l’impression de n’avoir jamais été aussi vivante.
Dès les premières rencontres tout est mis sur table. Zi l’écoute, impassible. Il ne quittera pas sa femme, et il a déjà trouvé du travail ailleurs. Elle pose froidement ses conditions tout en sachant que la passion balaiera d’un revers de main tous ces bavardages. Sous la fenêtre, la ville brûle déjà.
Au passage on apprend tout de la corruption dans ce pays, de haut en bas. Au sommet le jeu maladroit de cette troupe de mauvais comédiens qui ont pris en otage, avec de fausses promesses, un public à bout de souffle, tandis qu’en bas on continue de kidnapper, de violer et de tuer à coups de machette. Et les cadavres flottent dans une mer de boue noire, de sang et de pétrole. Cela n’empêche pas un homme de croiser le regard d’une femme.
Kettly Mars vient de faire un triple salto arrière, éliminant au passage tous les obstacles (les nombreuses barricades et les interdictions de sortie) sur le chemin d’une femme dans un pays où son corps est une zone de non-droit. Partir ou rester, telle est la question ? Et elle y répond avec une éloquence rare. Emmelie Prophète et Kettly Mars, par des styles si différents, ont abordé le problème du pays. Un Haïti sans folklore où elles choisissent de dire la vérité en regardant les salauds droit dans les yeux. Ce pays coule avec style.
Kettly Mars, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps
(Mémoire d’encrier, 2026)
Le samedi 7 mars, Kettly Mars signera son nouveau roman et répondra aux questions de Daniel-Gérard Rouzier, son interlocuteur. La rencontre et la séance de dédicace auront lieu de 14h à 17h à la North Miami Public Library (1601 NE 164th St, North Miami Beach, FL 33162). Allez-y nombreux !










